Les mots cachés sous les feuilles - Le Pays Bleu Partie I
Friday 27 April 2007C’était la dernière semaine du mois de novembre. Il avait fait doux jusqu’alors. Pourtant, en une nuit, et sans faire aucun bruit, l’hiver était arrivé… Juste un peu en avance sur le calendrier, pas de quoi fouetter un chat.
Sur le moment, mon bol de café à la main et mon nez derrière la porte-fenêtre, je n’ai pas fait attention à la différence. Quand tout à coup, elle m’apparut tellement évidente que j’eus honte de ne pas m’en être rendue compte plus tôt : les mûriers platanes étaient tout nus ! complètement déshabillés ! Et dire que hier encore ils arboraient si fièrement leurs jolies têtes blondes… Plus rien ! plus une feuille… Elles jonchaient toutes le sol. La nuit avait été si calme, sans un brin de vent, qu’elles faisaient comme un gros matelas dodu sur les pavés délavés de la terrasse. Instinctivement, j’enfilai un pull bien chaud et je sortis vite inventorier les dégâts : les derniers impatients , vestiges de l’été, étaient raidis et tout noirs. Les géraniums n’étaient pas en grande forme… il faut dire qu’il avait gelé fort : moins cinq degrés en dessous de zéro ! Je regardais mes mûriers : ils avaient l’air un peu stupides ainsi dépouillés de leur feuillage… leurs grandes branches maigres et grises tendues comme une supplique vers le ciel… Je me baissais pour toucher les feuilles…. Je ne sais pas pourquoi il me prit l’envie irrésistible d’en ramasser le plus possible au creux de mes bras… un peu comme des enfants que j’aurais voulu consoler…je me surpris à leur parler doucement : « pauvres belles feuilles, votre arbre vous a laissées tomber…Il a fait son devoir, rien de plus. A vous maintenant de finir votre courte vie de feuilles toutes seules… » Soudain, un gros paquet de feuilles dorées serré contre moi, j’eus l’impression tout à coup, qu’un coeur battait au milieu d’elles. Et des mots, des mots par centaines ont jailli de je ne sais où… du plus profond de mon être. Des mots qui m’étouffaient depuis longtemps et qui n’avaient jamais trouvé la clef pour sortir. Ils se sont mis à taper dans ma poitrine, dans ma tête, à cogner si fort qu’il me fallut m’asseoir tant leur vacarme m’étourdissait…Et si je n’étais qu’une feuille moi aussi ? Comment se faisait-il qu’un langage entre elles et moi s’établissait…une seule certitude : quelque chose d’incroyable venait de m’arriver et je savais en retournant dans la douce chaleur de la maison que rien ne pourrait plus arrêter ce torrent de mots qui venait de naître au plus profonde de moi et déferlait sur ma vie comme un véritable lame de fond.
Les mots, c’est vrai, je les avais toujours aimés. Dès que j’ai su lire, j’ai ouvert les livres avec passion. Je ne les lisais pas, je les dévorais ! Comme beaucoup d’enfants amoureux des mots, je me suis cachée sous les draps pour finir, à l’aide d’une lampe de poche, une histoire que je n’arrivais pas à « lâcher ». Puis, vers douze ans, j’ai écrit mes premiers poèmes. J’avais tellement besoin d’écrire ! Quand je voulais exprimer une pensée par la parole, et cela dure encore aujourd’hui, on me répondait : « tais-toi ! » « tu ne sais pas ce que tu dis ! »
Alors, petite feuille embarquée dans mon frêle esquif sur la rivière de la vie, j’écrivais pour ne pas me noyer… Mes poèmes étaient mon exutoire. Des centaines de petits seaux d’eau rejetés dans l’onde pour pouvoir continuer à flotter.
Mais ce matin là du mois de novembre, j’ai été obligée de ramener mon embarcation jusqu’au rivage… Il y avait trop d’eau à écoper…
Alors, dans la quiétude de ma maison, je me suis calmée. J’ai fini, tranquillement, de boire mon café et je suis partie m’installer devant mon ordinateur. On dit que ces « boîtes » n’ont pas d’âme… Pourtant, je suis sûre que le mien m’écoute…. La preuve : tout ce que je lui ai dit ce matin là , il me l’a fidèlement retranscrit. Il ne m’a pas manqué un seul mot… Intérieurement, je jubilais. Ce n’est pas tous les jours que l’on découvre des milliers de mots cachés sous des feuilles. Et l’ordinateur ne m’a pas dit : « tais-toi ! » « qu’est-ce que tu vas encore dire ou écrire , » Non… bien au contraire. Il m’a laissée faire, me faisant comprendre ainsi que je venais de trouver en lui un ami pour m’aider à écoper le trop plein d’eau (ou de mots….) de ma petite embarcation.
Le plus dur, cependant, restait à faire : donner un sens, un ordre à tous ces mots…
Je m’y suis mise patiemment. Paroles de vent, paroles de feuilles, paroles de vie…
Mots d’angoisses, de joies, de peines. Mots d’amour.
Mots tout court.