Il était une fois,
Une petite vieille toute ridée, toute ratatinée, bien fatiguée par sa dure vie de labeur.
Elle vivait dans une pauvre cabane à la lisière d’une grande forêt. Tous les matins elle se rendait à la source qui coulait pas très loin de sa maison afin de remplir ses deux grands seaux d’eau.
En chemin, elle gémissait contre le vent ou la pluie, ou même contre le soleil si celui-ci réchauffait un peu trop fort sa vieille tête ! Elle remplissait ses deux seaux d’eau en maugréant et s’en retournait vers sa cabane en murmurant de vaines lamentations.
Le bon génie qui vivait dans la source, un jour, eut pitié de cette vieille femme. « C’est vrai » se disait-il depuis quelques temps, « elle n’a pas eu beaucoup de chance dans la vie. La fée de la grâce et celle du bonheur ont oublié de se pencher sur son berceau… »
« Je vais essayer » se dit le bon génie « de réparer cette injustice ! »
Le lendemain matin la pauvre vieille s’en vint, comme à son habitude, remplir ses deux grands seaux à l’eau claire de la source.
Quelle ne fut pas sa surprise d’y trouver un beau jeune homme, assit sur les pierres toutes polies par le temps et recouvertes d’une mousse épaisse.
« Bonjour ! vieille femme » dit le jeune homme lorsqu’elle fut tout près de lui.
La vieille marmonna un rapide bonjour entre ses dents et commença à remplir ses seaux en se plaignant du vent qui soufflait fort ce matin-là .
Le jeune homme se mit à rire et dit :
« tu n’es pas curieuse vieille femme… Sais-tu qui je suis ? »
La vieille fit signe que non avec la tête.
« Et bien » reprit le jeune homme, « je suis le génie de la source. Tes plaintes et tes lamentations me font de la peine depuis quelques temps, et je suis venu pour t’aider… »
La vieille posa ses deux seaux d’eau et demanda, tout émue, au génie ce qu’il pensait faire pour elle..
« Voilà » dit le génie.
« Ton destin dépendra de toi. Je t’accorde trois voeux, pas un de plus. Dis-moi, aujourd’hui, le premier. »
Quelle fut la réaction de la vieille ? Bien sûr, elle demanda un coffre rempli de pièces d’or !
Elle qui n’avait jamais vu un louis d’or de toute sa vie, elle allait être riche !
« Accordé ! » dit le génie.
« Rentre chez toi, tu trouveras le coffre dans ta cabane. Je reviendrai te voir sitôt qu’aura brillé dans le ciel le dernier quartier de lune… »
Et il disparut dans l’eau claire de la source !
La vieille reprit bien vite le chemin de sa maison en oubliant ses seaux d’eau…
En arrivant chez elle, elle trouva le coffre où scintillaient des milliers de pièces d’or ! Elle en tremblait la pauvre vieille ! Elle en oublia le boire et le manger pendant quatre longs jours !
Pourtant, le cinquième jour, elle fut bien obligée de reprendre le chemin de la source si elle ne voulait pas mourir de soif. En chemin, elle maugréait :
« A quoi me servent donc toutes ces pièces d’or si je suis obligée d’aller tous les matins remplir mes seaux d’eau à la source ! »
Quand elle fut de retour dans sa pauvre cabane, le coffre et les pièces d’or avaient disparu !
La pauvre vieille reprit sa vie misérable ainsi que ses allées et venues journalières jusqu’à la source, un peu plus ridée, un peu plus ratatinée qu’avant…
Le lendemain du dernier quartier de lune, le bon génie, fidèle à sa promesse, était assis près de la source.
« Le coffre rempli de pièces d’or ne t’a pas apporté le bonheur » dit-il à la vieille femme. « tu as continué à maugréer contre ton sort et l’enchantement s’est dissipé ! »
La vieille femme n’était pas très fière d’elle. Et c’est d’une voix toute tremblante qu’elle confia au génie son deuxième voeu. «Je voudrais avoir tous les jours ma table prête pour les repas. »
« Accordé ! » répondit le génie.
« Je reviendrai te voir sitôt qu’aura brillé dans le ciel le dernier quartier de lune… »
Et il disparut dans l’eau claire de la source.
A nouveau la vieille laissa ses deux seaux et s’en retourna bien vite chez elle.
La table était mise ! Elle n’eut plus qu’à s’asseoir pour déguster un véritable repas de roi ! Pendant quatre jours, elle mangea tant et tant qu’elle en devint toute lourde… Cependant, les assiettes et les plats s’étaient amoncelés et il devenait urgent de faire un peu de vaisselle…
Alors, le cinquième jour, la vieille reprit le chemin de la source. En route elle maugréait : « A quoi me sert d’avoir tant à manger tous les jours s’il faut que je continue à venir remplir mes seaux d’eau à la source ? »
Quand elle fut de retour dans sa pauvre cabane, sa table n’était point mise… Adieu, les festins de roi !
La pauvre femme reprit sa vie misérable, encore un peu plus ridée, un peu plus ratatinée qu’avant…
Le lendemain du dernier quartier de lune, le bon génie, fidèle à sa promesse était assis près de la source.
« Mes festins de roi ne t’ont pas apporté le bonheur » dit-il. Tu as continué à maugréer contre ton sort et l’enchantement s’est dissipé ! »
La vieille femme n’était vraiment pas fière d’elle. Mais elle avait eu le temps de réfléchir.
Etre riche et vieille en même temps, ça n’était sûrement pas la bonne solution.
Avoir sa table mise à chaque repas et devoir tous les jours laver la vaisselle, ça ne présentait pas non plus beaucoup d’intérêt…
Alors, dans un souffle à peine perceptible, elle confia au bon génie son troisième et dernier voeu : « Je voudrais être jeune et belle, moi qui ne me souviens plus du temps de ma jeunesse où j’ai toujours été vilaine… »
« Accordé ! » dit le bon génie.
Et la vieille se transforma aussitôt en une jeune fille si belle, si belle, que le bon génie en tomba amoureux sur le champ et qu’il quitta l’eau claire de sa source le temps de l’épouser !
Depuis ce jour-là , les deux seaux d’eau attendent en vain la vieille femme. Ils attendront l’éternité, car plus jamais elle n’a maugréé contre son sort !
Il paraît même que la source, depuis ce matin-là , chante deux fois plus fort qu’avant !